LE LANGUEDOC (1761-1798)

Histoire d'un Vaisseau de Ligne de la fin du XVIIIème Siècle

 

L'histoire militaire, et à fortiori l'histoire navale, reste une matière de spécialistes dont est  plus ou moins écarté le grand public. Pour celui-ci, l'histoire navale de la fin du XVIIIème siècle au début du XIXème se résume en un seul nom de bataille : Trafalgar. Pourtant cette histoire maritime, tant oubliée en France, touche une grande partie des familles de pêcheurs et d'habitants des côtes françaises. En effet, depuis l'édit de Colbert de 1689 tout habitant et pêcheur des côtes françaises, est recensé pour servir en tant qu'inscrit maritime dans la Marine Royale. L'histoire du  "Languedoc" est donc non seulement une histoire militaire et navale mais également une histoire d'hommes. Du capitaine issu de la noblesse et ayant à quelques exceptions près, peu de notions maritimes, aux gabiers et canonniers venant des villages de pêcheurs, tous ont vécu l'enfer du combat et de la vie du bord de vaisseau de moins de soixante mètres de long avec des équipages parfois dépassant les mille hommes.

En 1761, la France sort exsangue de la guerre de Sept ans. La Marine est à cette image. Malgré des succès relatifs au départ, elle se retrouve presque anéantie suite aux défaites successives de Lagos, au large du Portugal, et des Cardinaux, dans le golfe du Morbihan Le nouveau ministre de la Marine, le duc de Choiseul, se retrouve donc face à un défi important. Il  doit non seulement reconstruire une véritable marine de guerre contre le Royaume-Uni. Mais pour cela, il a besoin de fond, hors les finances du Royaume sont dans l'impossibilité dans un avenir même lointain de pouvoir subvenir à un tel projet. Choiseul décide alors d'en appeler au peuple de France et de le toucher là où il est le plus sensible : son orgueil national.

Pour le seconder dans cet ambitieux projet, il fait appel à un de ses amis, l'archevêque de Narbonne, Charles Antoine de la Roche-Aymon, président né des Etats du Languedoc. Les Etats sont au Sud de la France, ce que sont les parlements au Nord, c'est à dire les assemblées des trois ordres (Clergé, Noblesse et Tiers-État ) qui délibèrent des ordonnances royales, et traitent les affaires locales. Leur pouvoir, s'il est peu important face à celui de l'intendant, n'en est pas moins représentatif de leur province. Hors parmi les plus turbulents des parlements de province, le Languedoc tient une place de choix ayant par plusieurs fois refusées à Louis XV la levée d'impôt extraordinaire, et s'étant mis donc en fâcheuse position face au pouvoir monarchique. L'archevêque est donc des plus enthousiastes au projet, voyant de plus pour lui-même des avantages importants. De la Roche-Aymon prépare alors avec soin son allocution, prévient l'intendant de l'importance nationale de sa mission et du secret dont elle doit être entourée. Le 26 novembre 1761, l'archevêque fait un discours enflammer devant les Etats et, tout ordre confondu, l'assemblée vote le don au roi d'un vaisseau de soixante-quatorze canons. Mais ce n'est pas suffisant, et à l'instigation du Duc de Castries, membre éminent de la Noblesse, les Etats se décident finalement pour un vaisseau de quatre-vingt canons, mais sans en augmenter le don de financement de 700. 000livres. L'exemple des Etats du Languedoc est bientôt suivi dans toute la France, selon les vux de Choiseul. Au total, ce sont dix-sept vaisseaux de cinquante-six à cent six canons qui sont offert au roi, dont jamais encore réalisé, et qui ne sera refait qu'une fois.

Le financement du vaisseau est mis en place rapidement grâce à un système d'emprunt contre une rente de vingt pour cent sur cinq ans. La construction est, elle, plus lente. C'est fin 1761, que le commissaire général de l'Arsenal de Toulon, Dasque, reçoit  l'annonce de la création de la nouvelle flotte. Il confie la construction du "Languedoc" à Joseph Coulomb, neveu de l'ingénieur général du port Luc Coulomb, créateur entre autre du célèbre "Soleil Royal II". C'est d'ailleurs à partir des plans de ce dernier qu'est établi le plan du nouveau vaisseau. Le navire sera d'environ 2055 tonnes, pour une longueur de 60,41 mètres, une largeur de 15,7 mètres, et une profondeur de 7,5 mètres.  Il portera selon son devis trente pièces de trente-six pouces, trente-deux de vingt-quatre, et dix-huit de douze. C'est donc un vaisseau de grande taille, tellement d'ailleurs, que l'on doit construire une cale spéciale pour l'accueillir. La construction de celle-ci prend deux ans. Le plan de voilure, qui sera conservé jusqu'à la refonte du vaisseau par l'ingénieur Sané, est à l'ancienne mode car réalisé par Luc Coulomb. Le vaisseau est finalement lancé le 15 mai 1766 à Toulon. Il n'est armé qu'en  1773, afin de pouvoir intervenir contre le Royaume-Uni alors en guerre avec l'Espagne au sujet de l'appartenance des îles Falkland. Mais Louis XV meurt, et la France ne participe finalement pas au conflit, au désespoir du jeune amiral de l'escadre française Charles Henri d'Estaing.

Mais d'Estaing est de ces hommes que le destin rattrape parfois. Depuis 1776, la guerre d'indépendance enflamme les colonies anglaises d'Amérique Septentrionale, et après  des hésitations, Louis XVI décide enfin d'intervenir. D'Estaing  se voit confier une double mission. Premièrement, après une longue concertation avec Benjamin Franklin,  il se voit confier le transport de Siléas Deane représentant du Congrés en France, et également celui de Gérard le premier ambassadeur de France. Deuxièmement, son escadre doit quitter Toulon en grand secret,

 L'annonce de l'entrée en guerre, devant coïncider avec son arrivée en Amérique, en mai. D'Estaing met sa marque sur le "Languedoc", vaisseau amiral, et y fait des modifications : Dix sabords sont ouverts en supplément montant le chiffre des pièces de quatre-vingt à quatre-vingt-dix. Les soldats des régiments qui vont être engagés sur le terrain sont également installés à bord, afin de ne pas éveiller des soupçons, par la présence de navires de transports.  Au total, le "Languedoc" emporte 1181 hommes, équipage et troupe confondue. On à peine à imaginer la vie quotidienne à bord d'un tel  nombre d'hommes dans un espace réduit, et dont la majorité va être soumis au mal de mer. D'Estaing a douze vaisseaux sous son commandement,  tous ses capitaines sauf trois, sont des  "terriens", ces trois hommes à l'avenir brillant sont Bougainville, Suffren et Rioms. L'escadre quitte Toulon le 13 avril 1778, mais le vent est contraire, ce n'est que le 16 mai, avec plus d'un mois et demi de retard que Gibraltar est passé. Entre temps, la guerre a été déclarée, et l'effet de surprise a donc été un échec. Le "Languedoc" n'arrive à New York que le 5 juillet, la traversée de l'Atlantique n'ayant pas été meilleur. L'escadre britannique de l'amiral Howe est alors à l'ancre derrière le Sandy Hook, mais les Français sans pilote ne veulent pas intervenir, et ils se replient sur Boston. C'est là, que le 10 août 1778, d'Estaing décide d'affronter les escadres combinées des amiraux Howe et Byron. Mal lui en prend, une violente tempête se lève, et du fait de sa mature, le "Languedoc" démâte totalement perdant en prime son gouvernail. Un vaisseau anglais, le Renown, un petit vaisseau de cinquante canons l'attaque alors par le travers dans le pire des scénarios de combat. Les bordées de boulets traversent de la poupe à la proue les bords du "Languedoc". Comment ne pas penser alors à tous ses hommes qui, collés les uns aux autres, et sans aucun abri, sont fauchés par le feu anglais. Le vaisseau amiral n'est sauvé de justesse que par l'arrivée du reste de l'escadre, menée par Suffren. L'année 1778 se termine sans victoire et sans gloire. Howe cherchant des eaux plus calmes pour hiverner, décide de faire un coup de mains sur les Antilles françaises.  Prévenu à temps par un courrier de Georges Washington porté par Lafayette, d'Estaing se lance à sa poursuite. Howe et Byron évitent le combat. Pour leur forcer la main, d'Estaing se lance à la conquête de la Grenade qui tombe en avril 1779. Les Britanniques  réagissent et enfin, le 4 avril, la bataille s'engage sans résultat. D'Estaing s'obstine à combattre en ligne comme le veut le manuel, au lieu de la couper comme le veut Suffren. L'amiral français décide alors de remonter au nord pour soutenir l'assaut contre Savannah. C'est un nouvel échec, d'Estaing échappe de justesse à la mort, et rembarque avec hommes et bagages à bord de l'escadre en pleine tempête. C'est donc un retour terne vers la France après une campagne des plus décevante.

Le  "Languedoc" est à son arrivée à Brest mis en radoub, et ses bois sont changés la réparation durant plus d'un an. En mars 1781, le Duc de Castries, nouveau ministre de la Marine, confie à l'amiral de Grasse, le soin de constituer une flotte de trois escadres pour reprendre le combat et soutenir les troupes de Rochambeau. Le marquis d'Argelos, un "terrien" se voit confier le "Languedoc". Il doit constituer un nouvel équipage, l'ancien ayant été licencié du moins pour les vivants. Mais les hommes manquent,  et on fait appel aux bagnards et repris de justice. Muni d'un tel équipage et avec un capitaine inexpérimenté, un accident ne pouvait qu'arriver rapidement : le 22 mars 1781, le"Languedoc" navire de tête de l'escadre, éperonne un vaisseau  marchand au sortir du goulet de Brest, bloquant la flotte et l'obligeant à rentrer au port. Malgré cet incident, de Grasse parvient à gagner dans les temps la Martinique, puis à faire route au Nord pour aller soutenir le blocus de Yorktown. Le 5 septembre, il affronte au sortir de la baie de Chesapeake, l'escadre de l'amiral Hood. Si seulement cinq navires anglais sont désemparés, la victoire stratégique est totale. Yorktown ne pouvant plus espérer de secours dans les temps, capitule le 19 octobre annonçant la victoire des Insurgeants sur les Britanniques. Après cette victoire, de Grasse décide de se lancer dans une aventure de grande ampleur : la prise de la Jamaïque. Pour cela, il retourne aux Antilles, mais la flotte est attaquée par le scorbut.  Le "Languedoc" doit transférer des hommes à terre pour les faire soigner, et le temps passe. Le 5 avril 1782, la flotte sort enfin, surveillée à distance par les frégates britanniques de Rodney. Mais au moment, de passer à l'attaque le vent tombe et Rodney voit défiler la flotte française sans pouvoir engager le combat. Le 11, les Français doublent les Saintes et à cause d'une mauvaise coordination la flotte se scinde en deux. De Grasse n'a pas d'autre choix que le combat. Le "Languedoc" est placé à la suite du vaisseau amiral le " Ville de Paris." Le combat s'engage et très vite Rodney coupe en deux endroits la ligne française bloquant au centre le vaisseau amiral, le "Languedoc", et quatre autres vaisseaux. Un furieux combat s'engage. La mer calme, permet un feu de toutes les batteries, les boulets volent fauchant les hommes des deux camps. Il est difficile de concevoir le courage de ces hommes continuant leur labeur sachant qu'un boulet, une écharde ou une balle non seulement pouvait les tuer, mort au combien douce en comparaison à l'horreur d'une blessure. En effet, du fait du milieu marin, du manque d'hygiène, des maladies, peu survivaient à une blessure. Pour éviter la gangrène, les chirurgiens, pressés par le nombre de blessés, n'avaient d'autre choix que l'amputation immédiate, ce qui explique que le pont de la salle de chirurgie était peint d'office en rouge. Le combat a duré toute la journée, à la fin ne voyant de salut que dans la fuite, d'Argelos fit s'éloigner le "Languedoc" laissant de Grasse être capturer. Quittant la flotte, il rejoint La  Pérouse au Cap, puis participe à la protection de la flotte espagnole de la Havane. Ce n'est que le 28 juin 1783, qu'il rejoint Brest manquant de peu de s'échouer dans la brume sur le Pont de Sein. D'Argelos arrêté et jugé, sera reconnu innocent, de Grasse, le héros de la Chesapeake, sera disgracié.

C'est avec ce retour à Brest que le "Languedoc" effectue sa dernière mission pour le roi de France. Il entre alors en refonte sous les ordres de l'ingénieur Sané. Ce n'est qu'en 1792, alors que la France révolutionnaire vient de déclarer la guerre à l'Autriche,  que son réarmement est lancé. Le 5 septembre de cette même année, il quitte Brest sous les ordres de Latouche-Tréville, pour rejoindre la flotte de la Méditerranée. Le 16 décembre, il entre en baie de Naples et menace de ses canons le palais Royal. Le roi soutenant jusqu'alors l'Autriche cède sous la pression des pièces de trente-six canons du "Languedoc". Mais se lèvent alors les fameuses tempêtes de décembre 1792. Le "Languedoc" démâte, perd son gouvernail, et manque d'être écrasé contre la paroi de Capri. On pense le navire condamné, mais avec acharnement Latouche-Tréville mobilise  son équipage, achète des pièces de bois à Naples, et le 7 février 1793, le "Languedoc"  se présente prêt au combat devant les côtes de Sardaigne pour soutenir le débarquement des troupes françaises. L'expédition est un échec, et la flotte rentre à Toulon. Là, le vaisseau est mis en réparation, ce qui explique que lors de la prise de la ville par les troupes britanniques, le vaisseau n'est pas brûlé. Rebaptisé "l'Antifédéraliste" à la libération de la ville par les troupes de Robespierre, il est à nouveau renommé quand celui-ci passe sous la guillotine. Sous le nom de "Victoire", il reprend du service et se retrouve engagé sous les ordres du Commandant Savary, dans le combat de Nioli du 13 mars 1795 contre un jeune capitaine  britannique audacieux : Horatio Nelson, qui remporte un de ses premiers succès. "La Victoire" rejoint en 1796 la flotte espagnole à Cadix, mais les relations franco-espagnoles n'étant pas des meilleures, chaque flotte partira de son côté. Les Français pillent Terre-Neuve, les Espagnols sont écrasés au large du Cap Saint-Vincent par Jervis et Nelson. Le retour de Terre-Neuve est pénible pour le vieux vaisseau qui n'est pas  retenu pour l'expédition d'Irlande. C'est là que commence le mystère de la fin du "Languedoc". Selon les archives centrales de la Marine, la "Victoire", anciennement "Languedoc" a été transféré de Brest à Venise pour servir de caserne flottante lors de l'expédition de Bonaparte en Italie. Une lettre déposée aux Archives Nationales confirme ce fait en annonçant le sabordage du vaisseau la "Victoire" à son emplacement de mouillage dans le port.

De ces deux fins possibles, aucun autre document n'apporte de preuve définitive à l'heure actuelle. On ne peut qu'espérer la seconde pour ce vieux et glorieux vaisseau, voir Venise et mourir quelle disparition romantique ! Si  l'épave du "Languedoc"  est bien déposée dans la lagune, cela laisse une ouverture à l'archéologie navale, mais avec peu d'espoir, la vase de Venise n'étant pas celle de la Mer du Nord. L'histoire du "Languedoc" reste  cependant le témoin d'une époque, qui a vu l'arrivée d'une ère nouvelle, celle de la fin des monarchies de droit divin, du début de l'industrialisation, et de la guerre totale.

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